Au soir du premier tour de l'élection présidentielle de 1965, un chanteur yéyé (un artiste de la scène musicale française des années 1960) est en tête du hit-parade. Il s'agit de Claude François, avec une chanson qui pourrait servir de métaphore à un éventuel retour à la IVe République : Même si tu revenais. À lire aussi "Confiance à de Gaulle", le slogan de campagne du général en 1965 La première élection au suffrage universel direct pour la présidence de la République inaugure de nombreuses pratiques. Les affiches politiques sont largement illustrées, et le temps de parole est désormais défini par la loi pendant la campagne officielle. Les premiers communicants font leur apparition. Parmi eux, un personnage qui va bouleverser la scène communicationnelle française : Michel Bongrand.Il conçoit notamment la campagne de Jean Lecanuet, avec son sourire de "Kennedy français". Celui qui est considéré comme l'un des "pères de la communication politique en France" a été formé au marketing politique aux États-Unis. Il sait utiliser les techniques qui transforment les campagnes électorales en un mélange de fête et de mobilisation collective.Le "Kennedy français" et la révolution des affichesJean Lecanuet est un centriste. Grâce à Michel Bongrand, il devient le premier homme politique à sourire sur une affiche électorale. Cela n'était jamais arrivé auparavant. On y voit ses dents éclatantes s'afficher au premier plan. Sous la photo, on peut lire son slogan : "Un président jeune dans une Europe unie".
Sur une autre affiche figure le message : "Un homme neuf, une France en marche". Deux femmes passent devant une affiche électorale de Jean Lecanuet, candidat centriste à l'élection présidentielle du 5 décembre, le 16 novembre 1965 à Paris. (AFP) Ses détracteurs y voient une américanisation de la vie politique. Ils vont alors détourner une campagne publicitaire pour un produit de masse afin de se moquer de lui. Car à la même époque, la firme Colgate lance une campagne pour son nouveau dentifrice. "Dents blanches" est ainsi le surnom que ses adversaires vont donner à Jean Lecanuet, sous-entendant "dents blanches, haleine fraîche". Derrière cette formule, ils veulent signifier que Jean Lecanuet est un simple produit de campagne commerciale, autrement dit, un candidat sans fond politique.Mais le centriste ne cède pas. Sa campagne attire des électeurs du centre, malgré le soutien que son partenaire, Valéry Giscard d'Estaing, apporte au général de Gaulle. Jean Lecanuet termine troisième avec 15% des voix. Un score inattendu pour un candidat que personne ne connaissait quelques mois auparavant.Mitterrand, le visage d'une gauche unie face au général de GaulleCelui qui affronte De Gaulle au second tour est, en revanche, beaucoup plus connu. Il s'agit de François Mitterrand. Il a obtenu le soutien des socialistes, des communistes et des clubs. Il incarne ainsi la gauche unie. Mitterrand mise sur ses comités locaux. Il crée la surprise en cherchant à ringardiser le vote pour De Gaulle. "Assez d'un pouvoir d'un autre âge", affirme-t-il à ses soutiens de gauche, parmi lesquels figure le Parti communiste.À la télévision. Il n'hésite d'ailleurs pas à s'en prendre à la forme du pouvoir du général de Gaulle : "C'est très difficile, pour un chef d'État qui veut tous les pouvoirs, de parvenir à les maintenir entre ses mains. La démocratie, c'est autre chose. La démocratie, c'est précisément le contrôle : c'est la possibilité d'obtenir le conseil de plusieurs, la délibération de plusieurs." En effet, De Gaulle n'est pas vraiment démocrate. Il n'examine pas les dossiers, rien n'est réellement suivi. La critique mitterrandiste est très forte et, d'ailleurs, elle vient affirmer la nécessité d'un changement de politique.François Mitterrand, lui, se présente comme "un président jeune pour une France moderne", selon son affiche électorale. Mais ces mots ne s'impriment pas vraiment dans l'esprit du public. Après avoir réuni 31% des électeurs au premier tour, il en obtient 45% au second. Un échec, certes honorable, mais qui le place comme une figure incontournable de la gauche.La France semble divisée. Mais peut-être que, comme dans les couples, elle peut se reconstruire. En tout cas, c'est ce que laisse entendre la chanson Tous les deux de la chanteuse Sheila, en tête du hit-parade au soir du second tour de l'élection présidentielle.
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