C’est un album de famille comme il en existe sans doute des milliers en Belgique. Ici des vacances à la mer, là un anniversaire avec sa cousine ou la fête de l’école. Cet été 1996, Caroline Lacomble a six ans. 'L’affaire Dutroux', elle s’en souvient comme si c’était hier : 'Julie et Mélissa, ce n’était pas juste deux petites filles qu’on ne connaissait pas. On pouvait réellement s’identifier à elles. On s’imaginait nous-mêmes dans cette cave. Je n’avais que six ans mais toutes ces images nous les avons tous vues. Je me souviens du stress de toute cette histoire. On a dû grandir très vite' témoigne la jeune femme trentenaire et aujourd’hui architecte, qui regrette aussi avoir perdu à ce moment-là 'une forme d’insouciance.' Combien sont-ils ces enfants qui se sont vus priver de sortie du jour au lendemain ? Fini les promenades à vélo, aller à l’école à pied ou simplement gambader avec ses petits copains ou copines, dans la rue, dans les bois. Cette perte d’autonomie, Caroline Lacomble l’a aussi vécue. 'Mes parents ne voulaient pas rentrer dans une forme de psychose. Ils disent aujourd’hui qu’ils ont voulu me protéger de cette peur. Ceci dit, on sentait en permanence qu’on pouvait être en danger. Par la force des choses, cela a réduit certaines libertés.' Pour preuve cette anecdote : alors qu’elle n’habite qu’à deux rues de chez sa cousine, du jour au lendemain, elle devait tout de même appeler ses parents dès qu’elle arrivait sur place. 'Sauf qu’une fois j’ai oublié de prévenir, se remémore Caroline Lacomble. À ce moment-là, mon papa a réellement stressé de ne pas savoir où j’étais. Quand il m’a vu, j’ai eu la gifle de ma vie ! Je m’en suis voulu de la peur qu’il a eu à ce moment-là.' Mais la trentenaire retient aussi autre chose de cette expérience : 'Rétrospectivement, je dirais qu’on a senti qu’il y avait à l’époque une libération de la parole, en disant ‘’il faut que les enfants soient nos alliés, il faut qu’on leur explique que suivre des adultes, c’est extrêmement grave et qu’il faut faire très attention.’’' Un bouleversement sociétal, que confirme en ces termes la docteure Sophie Maes, pédopsychiatre : 'L’affaire Dutroux a apporté un focus important sur les agressions sexuelles sur enfants, qui était un sujet tabou, dont on parlait relativement peu, qui mettait tout le monde mal à l’aise. En 1996, on n’a pas pu éviter le sujet.' ' Les parents ont été rapidement très inquiets, se rendant compte que finalement le monde extérieur n’est pas si sûr et que les enfants pouvaient être des proies sexuelles. On peut véritablement parler d’un vent de panique à l’époque ', renchérit la spécialiste. Les prédateurs sexuels tels que Marc Dutroux font exception en matière d’agressions d’enfants Car rapidement une psychose s’installe : la peur d’un prédateur en camionnette blanche qui enlève les enfants pour les violer et les tuer. Mais pour Stijn Van Peteghem, psychologue chercheur qualifié FNRS attaché à l’ULB, le danger ne se trouve pas toujours là où on le pense : 'On a tous un peu en tête cette idée de la menace qui vient de l’extérieur, cette idée d’une personne inconnue qui va kidnapper les enfants. Mais c’est un petit peu paradoxal car la majorité des violences physiques et sexuelles envers les enfants se font le plus souvent par des personnes connues de la famille, voire dans la famille elle-même.' Ce que confirment des chiffres récents de Child Focus, la Fondation pour enfants disparus et sexuellement exploités : entre 2016 et 2025, on ne compte que 4 signalements d’enlèvements d'enfants par une personne inconnue. Une analyse que partage la docteure Sophie Maes. 'Très rapidement, il a été nécessaire aussi d’informer sur le fait que le danger en général ne vient pas du dehors, mais de l’intérieur des familles elles-mêmes. On s’est mis à parler des agressions sexuelles sur enfants, qui sont hélas encore bien trop fréquentes, mais on n’a peut-être pas assez dit que les prédateurs tels que Marc Dutroux font exception en matière d’agressions d’enfants, contrairement aux violences intrafamiliales.' Une tendance confirmée par une étude menée en Belgique récemment. Et la pédopsychiatre de pointer à ce stade la question essentielle de l’éducation à la sexualité. 'Le premier message à faire passer à son enfant, c’est que son corps lui appartient et qu’à aucun moment un adulte n’a un droit de regard et de préemption dessus. Que si jamais il se sent en difficulté, il doit le signaler immédiatement à un adulte de référence en qui il a confiance.' Pour parler des souvenirs de cet été 1996, nous avons aussi rassemblé trois générations d’une autre famille. Marie Antoine, aujourd’hui grand-mère, avait 39 ans à l’époque. Sa fille Mathilde Kervyn, 13 ans, qui est aujourd’hui maman de quatre enfants. Ce 17 août 1996, Marie s’en souvient bien : 'C’était l’été. Il y avait une sorte de légèreté, nous étions en vacances. Et puis nous avons découvert cette horreur.' Elle est alors mère de trois enfants. 'Je me suis dit en découvrant ces images atroces que j’avais peut-être été inconsciente. J’ai réalisé que cette liberté que je leur offrais pouvait être dangereuse. Alors, ce que nous avons fait avec d’autres mamans du quartier, c’est que nous avons décidé d’être beaucoup plus dans la rue, de nettoyer devant chez nous, d’arranger les fleurs, en gros, d’être beaucoup plus vigilantes que nous ne l’étions auparavant.' 'J’étais la seule fille et l’aînée de surcroît, analyse aujourd’hui Mathilde, sa fille. Et il y avait beaucoup de sentiment d’injustice parce que je n’avais pas du tout les mêmes libertés que mes frères. Par exemple, moi je ne pouvais plus faire du stop, mais mon frère oui. Et puis une fois que j’ai été maman, il y a des choses que j’ai pu comprendre évidemment. Mais ado, c’était quand même dur.' Difficile à l’époque aussi d’en parler, de trouver les mots justes en tant que parents rajoute Marie : 'On en parlait quand même, en disant qu’à la fois on voulait vous laisser la liberté, mais que la liberté est en même temps dangereuse. Ce n’était pas évident. Est-ce qu’on a eu les bons mots ? Je ne sais pas. Car nous n’avions pas non plus envie de donner tous les détails de l’horreur…' Mathilde se remémore cette 'panique totale' de l’époque comme elle dit : 'On nous disait de ne pas accepter les bonbons des inconnus, de faire attention si une voiture nous suivait… On a vécu des épisodes d’ailleurs avec une voiture qui avait l’air de nous suivre. Ces réflexes sont restés pendant des années !' Avec le temps, et ses petits-enfants, Marie Antoine dit, elle, être passée 'de l’angoisse à la vigilance.' Et justement, aujourd’hui, les enfants de 2026 subissent-ils encore les conséquences de cette psychose trente ans plus tard ? 'Sur la base de nos recherches, on sait que certaines pratiques parentales comme la surprotection peuvent expliquer certains effets intergénérationnels. Cela peut encore colorer la manière dont on éduque nos enfants aujourd’hui' détaille Stijn Van Peteghem, psychologue et chercheur affilié à l’ULB. Mathilde Kervyn, qui a aujourd’hui quatre enfants ne dit pas autre chose : 'Cette affaire m’a marquée, à tel point que je peux vous dessiner de mémoire les visages de Julie et Mélissa. En même temps, cette période d’insouciance à laquelle j’ai eu droit dans mon enfance, avant le début de l’affaire Dutroux, est fondamentale dans ma construction. J’essaye donc d’offrir ça au maximum à mes propres enfants, même si pour ça je dois me faire violence. Il y a vraiment une boule au ventre lorsqu’ils sont hors de mon champs de vision. C’est compliqué à dépasser. Je me fais toujours plein de scénarios, si ça dure cinq secondes de plus que prévu, et si, et si… Je me retiens de courir pour aller voir.' C’est parfois utile aussi de réfléchir à votre propre enfance… Et le petit Léon, dix ans, a déjà bien intégré les bons gestes : 'Je dois toujours être prudent, ne jamais partir avec quelqu’un que je ne connais pas, faire gaffe quand je traverse la route, ce genre de choses…' Entre une éducation permissive ou surprotectrice, 'il n’y a pas de réponse magique non plus', observe Stijn Van Peteghem avant de poursuivre sur ce conseil : 'C’est parfois utile aussi de réfléchir à votre propre enfance et la liberté dont on a pu profiter à l’époque, les expériences qu’on a pu faire, ce qu’on en a appris, ou bien si on était privé de certaines libertés, qu’est-ce que ça provoquait chez vous en tant qu’enfant ? Cela permet de potentiellement mieux comprendre le point de vue, le vécu de l’enfant, du jeune, de l’ado…' Reste qu’en trente ans la menace a aussi changé de visage. Les enfants aujourd’hui ne sont pas forcément plus en sécurité dans leur chambre, du moins s’ils restent devant un écran connecté à Internet. Car aujourd’hui, en plus des violences intrafamiliales, le numérique constitue un autre danger pour les plus jeunes.
Mathilde Kervyn en est bien consciente : 'La question du danger sur Internet, nous l’avons beaucoup abordée avec mon aîné de 17 ans. Et d’ailleurs parfois mon ado rigole de ma naïveté ! Récemment, j’ai par exemple découvert des petites annonces sur des sites de seconde main derrière lesquelles se cachent en fait des pédocriminels. Je suis tombée des nues…' La pédopsychiatre Sophie Maes abonde et va même jusqu’à dire que l’impact du numérique en termes de violences faites aux enfants est 'bien plus important que l’affaire Dutroux trente ans plus tard.' Et la praticienne de citer 'les prédateurs sur la toile [qui] sont extrêmement présents, très organisés et [qui] arrivent à contourner les défenses et les barrières.' Un constat que corroborent les résultats d’une récente enquête de Child Focus. Ce qui fait dire à cette spécialiste qu’il faudrait sécuriser Internet et les réseaux sociaux au même titre qu’on sécurise la rue pour les enfants.






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