L'histoire avait commencé par un séisme. Le 19 septembre 2020, à la veille de l'arrivée à Paris d'un Tour de France disputé tardivement en raison du Covid, la côte de la Planche des Belles Filles avait tremblé lorsqu'un jeune Slovène, promis à la deuxième place derrière Primoz Roglic, avait réalisé un contre-la-montre démentiel. Parti avec 57 secondes de débours sur son aîné, Tadej Pogacar l'avait laminé, le reléguant à 1'56 pour remporter la victoire d'étape - la troisième pour son premier Tour - et le classement général. À lire aussi Mathieu van der Poel l'emporte sur les Champs-Elysées pour la dernière étape, Tadej Pogacar égale le légendaire record avec un cinquième sacre sur le Tour de France A l'arrivée, le visage défait de Primoz Roglic, casque en arrière et jambes à l'agonie, tout comme celui de ses coéquipiers Tom Dumoulin et Wout van Aert, tranchait avec le visage aussi joyeux que juvénile du Slovène. A seulement 21 ans, Pogacar venait de devenir le deuxième plus jeune vainqueur de l'histoire (derrière Henri Cornet, à 19 ans en 1904). A cette époque, personne n'imaginait que ce jeune lutin blanc venu d'un petit village slovène serait, six ans plus tard, l'égal d'Eddy Merckx ou de Bernard Hinault.

À lire aussi Cyclisme : Pogacar, itinéraire d'un prodige pressé Primoz Roglic avait laissé passer sa chance, Jonas Vingegaard n'était pas encore vraiment Jonas Vingegaard. Alors Tadej Pogacar avait remis ça. Il avait remporté son premier Tour en ne portant le maillot jaune qu'un seul jour, le dernier, comme un braqueur lui-même surpris de se retrouver avec un tel butin.L'année suivante, il avait pris le paletot jaune dès la 8e étape, pour ne jamais le lâcher jusqu'à Paris, raflant au passage trois nouvelles étapes : un nouveau chrono, tout plat à Laval, et un doublé dans les Pyrénées. "Il a une force de caractère qui fait la différence, c'est la marque des grands", disait de lui à l'époque notre consultant Laurent Jalabert.

À lire aussi : Infographies Précocité, victoires d'étapes, jours en jaune... Où se situe Tadej Pogacar par rapport aux quatre autres quintuples vainqueurs du Tour de France ? Irrésistible grâce à son punch, Tadej Pogacar avait survolé l'édition, aidé par l'abandon de Primoz Roglic à la 15e étape. A l'arrivée à Paris, l'avance sur son dauphin (5'20) fut importante, mais le nom de ce dauphin le fut encore plus. Propulsé leader après Roglic, Jonas Vingegaard fut à son tour la révélation d'un Tour de France marquée par le Covid-19. Le temps de quelques dizaines de mètres, le Danois avait même décroché le Slovène de sa roue sur les pentes du Mont Ventoux. Le patron était identifié, mais le frisson d'une rivalité avait parcouru le Tour.Deux années à subir la loi de VingegaardLe frisson s'est transformé en émoi pour le Slovène. Un an plus tard, ce fut en effet au tour du Danois de malaxer le tenant du titre. Oui, Tadej Pogacar avait encore ajouté trois étapes, mais il est tombé sur un os, incarné par un ancien poissonnier venu d'une île cerclée par les vents et les eaux. Le Slovène avait dû rendre sa couronne, battu de 2'43 à Paris par une formation Jumbo-Visma irrésistible, qui l'avait agressé sans relâche dans le col du Granon, et qui avait pu compter sur un Wout van Aert au sommet de son art, capable de faire plier Pogacar sur les hauteurs d'Hautacam.En 2023, malgré une préparation contrariée en raison d'une double fracture du poignet en avril, Tadej Pogacar était revenu gonflé d'orgueil. La défaite n'en a été que plus brutale. Battu à la pédale, balayé lors du contre-la-montre de Combloux par un Vingegaard endiablé, le natif de Klanec avait goûté à son propre cocktail. Impuissant, il s'était "contenté" de victoires d'étape et de la deuxième place.Dans les pentes impitoyables du col de la Loze, nouvelle terreur du Tour, Pogacar avait touché le fond. "Je suis lâché, je suis mort", avait-il lâché à sa radio. "C'est la première fois que je le vois comme ça, mais c'est quelque chose qui va lui permettre de prendre conscience de lui-même. Même si on est Tadej Pogacar, on ne peut pas tout faire", tempérait à l'époque son manager Mauro Gianetti. Tadej Pogacar, tombé en début d'étape, a été lâché par le groupe des favoris à presque huit kilomètres du sommet du col de la Loze. Après sa désillusion du chrono, il s'agit d'un nouveau coup dur pour le Slovène de 24 ans dans son duel face au maillot jaune et Danois Jonas Vingeggard. 4min Loin devant lui, Jonas Vingegaard s'envolait vers un deuxième Tour pour revenir à égalité en termes de palmarès. Dans cette rivalité, le Slovène était devenu le chasseur, le héros déchu et impuissant. Alors, pour conjurer le sort, Tadej Pogacar et UAE-Emirates avaient pris le taureau par les cornes. A l'hiver, le Slovène s'était séparé de son entraîneur Inigo San Milan, pour s'attacher les services de Javier Sola. Est-ce le changement décisif, celui qui a permis d'inverser à nouveau les courbes entre les deux rivaux ?L'hiver 2023, moment décisif pour retourner le rapport de forceComme si cette rivalité ne pouvait vraiment exister en même temps, l'édition 2024 s'est soldée par un coup magistral, le plus impressionnant de la future dynastie Pogacar. Dans un Tour dont l'arrivée avait été déplacée à Nice en raison des JO de Paris, le Slovène a repris son dû en écœurant la concurrence : six étapes - dont les trois dernières - plus de six minutes d'avance au final sur son dauphin Jonas Vingegaard, plus de 20 sur le cinquième du général, Mikel Landa.Le Tadej Pogacar que l'on connaît aujourd'hui a repris forme cette année-là, comme l'a confirmé l'interessé samedi, une fois son 5e Tour scellé. "Depuis 2024, les chiffres sont là, mais avec l'expérience, tu gères les choses différemment, tu améliores les petites choses. Même si les chiffres sont les mêmes sur les deux années, les détails l’humeur, les émotions, je pense que c’est là-dedans que je m’améliore".L'édition 2025 fut presque une formalité, avec quatre étapes et une impression de domination insolente. Le roi venu de Slovénie a encore accentué ses pouvoirs, choisissant qui il laissait gagner - l'heureux élu fut Thymen Arensman, par deux fois - et affichant une mine renfrognée en dernière semaine, comme une lassitude de n'avoir aucun adversaire à sa mesure pour lui, l'amoureux du jeu avant les performances. "J'ai réussi à survivre avec ma grinta lors de la dernière semaine. J'avais mal au genou, j'étais peut-être un peu grognon face aux médias. J'étais heureux qu'il se soit terminé", a-t-il rembobiné lors de ce Tour 2026.Cette dernière édition fut dans la même veine. Le suspense avant le Tour était mince, tant Jonas Vingegaard semblait relégué au rang de faire-valoir.

La route l'a confirmé : le Danois était plus proche des autres que de lui. Son abandon a encore accentué le gouffre. Jamais au-delà de la quatrième place du général, Tadej Pogacar a construit sa victoire par à-coups. Une prise de pouvoir à Gavarnie, une revanche au Lioran, un coup de force au Markstein avant de se poser lui-même la couronne sur la tête à l'Alpe d'Huez. La démonstration de Tadej Pogacar ! Parti dans le col du Tourmalet, Tadej Pogacar s'impose lors de cette 6e étape et fait coup double, en reprenant le maillot jaune ! Jonas Vingegaard concède plus de 2 minutes sur son rival et passe la ligne à la 2eme place. 3min L'affaire des contrôles antidopage en pleine nuit, pour lui et Vingegaard, a assombri l'ambiance du Tour, tout comme les interrogations sur ses performances, notamment à l'Alpe d'Huez vendredi. Mais lui n'a jamais dévié de sa trajectoire ni de son objectif. Sur les Champs-Elysées, Tadej Pogacar peut désormais savourer son entrée dans le club des cinq, 31 ans après Miguel Indurain.Un braquage pour débuter, une année de confirmation, deux à courir après un Danois, "le coureur le plus fort qu'il ait affronté" selon lui, puis trois sans partage pour finir. Tadej Pogacar a eu quelques accrocs dans son histoire avec le Tour, mais il est désormais copropriétaire du record, avec les doutes inévitables et lancinants sur ses performances et son entourage, avec un manager lié (sans être sanctionné) à des affaires de dopage par le passé. "Je pense que ce qui s’est passé appartient au passé. Le nouveau cyclisme est un sport bien plus beau qu'auparavant", avait évacué Pogacar au moment de son premier sacre. A seulement 27 ans, il a encore beaucoup de temps devant lui. Évincera-t-il l'an prochain les anciennes gloires pour errer seul dans son palais ?