“Woke 1.0, c’était dingue” : cette sortie de l’élue démocrate fait couler beaucoup d’encre aux États-Unis. Si certains dénoncent son opportunisme, d’autres s’interrogent sur ce qu’il faut garder d’un moment progressiste apparemment révolu.

La représentante des États-Unis Alexandria Ocasio-Cortez en août 2024 à Chicago, s’exprimant lors de la Convention nationale démocrate. Photo CHIP SOMODEVILLA/Getty Images/AFP Partager Écouter l’article Ajouter aux favoris “ De temps à autre, les dieux qui gouvernent le débat public envoient aux gens une tablette annonçant qu’une ère ancienne est morte et qu’un nouvel âge s’ouvre”, écrit la chroniqueuse du Guardian Nesrine Malik. Et c’est ainsi qu’aux États-Unis, une déclaration d’Alexandria Ocasio-Cortez a peut-être sonné définitivement le glas de l’ère “woke 1.0”, soit “ce qui est vu aujourd’hui comme une culture de l’excès, née de la poussée momentanée de mouvements comme #MeToo et Black Lives Matter”.

“Un conseiller municipal de chez moi a cette formule, ‘Woke 1, c’était dingue’”, a déclaré en riant sur la chaîne ABC la représentante démocrate de New York.

Avec cette sortie, “AOC” a alimenté un débat nourri aux États-Unis et au-delà. Une partie du camp progressiste se livre à une sorte d’autopsie, à l’image de Nesrine Malik, qui appelle à ne pas “jeter le bébé avec l’eau du bain”. Réformer “les structures culturelles” qui rendent possibles “le racisme et le sexisme systémiques”, ce projet n’avait rien de “dingue”, rappelle la chroniqueuse du Guardian .

“Pour moi, le wokisme 1.0, c’était une ère d’éveil politique entre le mitan de la décennie 2010 et le début des années 2020, où des débats complexes sur la race, le genre, la sexualité, la classe et le handicap sont entrés dans la fenêtre d’Overton”, abonde Kofi Mframa dans USA Today. Ce dernier concept, qui renvoie aux idées jugées acceptables dans le débat public, Ocasio-Cortez l’a elle-même employé sur ABC, en soulignant qu’au moment des confinements, “les vannes se sont vraiment ouvertes, on essayait d’envisager n’importe quelle mesure qui pourrait nous faire progresser” . Ces débats étaient “vraiment fructueux”, a-t-elle insisté, même si “les mots de cette époque ne sont pas ceux qu’on emploierait aujourd’hui”.

Le problème, d’après la chroniqueuse de USA Today, c’était plutôt la mise en pratique. Notamment la “vertu de façade”, c’est-à-dire les mesures symboliques, parfois dérisoires, qui ont finalement peu changé la vie des personnes subissant le racisme ou le sexisme.

Si l’ère “Woke 1.0” a pris fin, poursuit-elle, c’est aussi que “ses propositions radicales telles que l’abolition de la police et des prisons étaient plus idéalistes que réalistes et [que] ces idées ont été emballées et promues en ligne pêle-mêle, comme des solutions faciles, plutôt que comme des entreprises de longue haleine, visant à réimaginer des institutions américaines fossilisées”.

Il y eut aussi les méthodes parfois brutales . “Sur les réseaux sociaux, écrit Nesrine Malik, certains se sont spécialisés dans la dénonciation des discours tenus par d’autres ; des gens ont perdu leur emploi et leur réputation à cause d’accusations douteuses, voire injustifiées.”

Mais la vérité, pour la chroniqueuse du Guardian, c’est que le wokisme “a succombé à un retour de bâton féroce qui est encore à l’œuvre” de la part d’une droite soutenue, dit-elle, par de puissants intérêts.

À droite, justement – mais aussi parfois à gauche – on accuse Ocasio-Cortez de calcul et d’hypocrisie. Dans les colonnes du Wall Street Journal , on pointe du doigt la “gueule de bois du ‘wokisme 1.0’ chez les démocrates”. En parlant de “wokisme 1.0” avec un “rire forcé” , l’élue tente de “balayer les pires excès” de l’époque “comme de sympathiques erreurs d’une ère révolue”.

Pour Emma Camp, du titre conservateur, “AOC” cherche ainsi à prendre ses distances avec des positions qui ne passent plus auprès des électeurs. Le hic, avec cette posture, c’est qu’elle risque de la faire passer pour une girouette.

“On peut gagner des voix sans choisir de rire des débats progressistes”, déplore le magazine progressiste Mother Jones , qui s’interroge justement sur le message envoyé par Ocasio-Cortez “à ceux qui [l’]ont élue et qui sont encore aux prises avec le combat de la fin des années 2010, et des décennies précédentes”. Et de demander en titre : “Qu’est-ce que ça veut simplement dire, ‘woke 1’?”

“AOC récrit sa propre histoire”, affirme encore le site Axios , “mais elle traîne un passif de l’ère du progressisme culturel de 2020 qui constitue selon certains démocrates un obstacle à une future campagne présidentielle” . N’a-t-elle défendu avec force l’idée de “définancer la police” et dit vouloir “abolir notre système carcéral”?

The Boston Globe préfère de son côté regarder vers l’avenir et voir dans cette sortie un moment clarificateur pour le camp progressiste. Plus que les idées défendues en 2020, écrit le journal, c’est la rhétorique de l’époque qu’Ocasio-Cortez juge obsolète.

“Ce pourrait être le commencement d’une phase woke 2.0, moins consacrée à faire la police dans les discours et les institutions culturelles et plus centrée sur la classe, les salaires, le coût de la vie, le logement et le pouvoir économique.”

L’idée d’un “wokisme 2.0” débarrassé de ses excès fait en effet son chemin aux États-Unis. Le magazine Vanity Fair l’évoquait déjà en janvier dernier . Cette version-là du progressisme pourrait offrir aux démocrates un message plus rassembleur en vue de la présidentielle de 2028, conclut le Boston Globe.

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