Entre récit initiatique, plongée dans le Los Angeles des années 1980 et série horrifique, The Shards (en français Les Eclats), adaptée du roman éponyme de Bret Easton Ellis, raconte en neuf épisodes la dernière année de lycée de l'écrivain et son quotidien dans un lycée huppé de Los Angeles avec sa bande de copains des beaux quartiers. Issu de la société californienne dorée, Bret, 17 ans, voit son quotidien bouleversé par une série de crimes qui se rapprochent progressivement de son petit groupe, alors qu'un nouvel élève au passé obscur a fait son apparition. Mais la série, diffusée sur Disney+ à partir du 6 août, n'est pas seulement une autobiographie : elle apparaît plutôt comme une mise en abyme fictionnelle du romancier, doublée d'un formidable thriller.1 "The Shards" est issue de la collaboration de deux enfants terribles de la culture américaineL'écrivain Bret Easton Ellis a publié son premier roman en 1985, et c'est justement cette période de gestation que raconte la série The Shards. Paru alors que son auteur n'avait que 21 ans, Less Than Zero fut un succès immédiat, presque générationnel.
Sa marotte : le récit du quotidien de la jeunesse fortunée de Los Angeles, qui se déroule entre violence et excès, avec un détachement émotionnel qui fait sa marque de fabrique. En 1991, son roman American Psycho provoque le scandale avant même sa parution, à tel point que sa publication est compromise et qu'il doit changer d'éditeur. Ellis devient aussi controversé que ses livres. Mais ses œuvres nourrissent une partie de la culture populaire américaine des années 1990 et 2000 : Less Than Zero fut d'ailleurs adapté au cinéma. The Shards, long roman de 900 pages qu'il a mis treize ans à écrire, revient sur ses années d'adolescence, et a été d'abord un feuilleton audio sur son propre podcast en 2020 et 2021 avant d'être imprimé en 2023.Quant à Ryan Murphy, prolifique réalisateur de séries et films à succès depuis quarante ans (American Horror Story, The Assassination of Gianni Versace), il est qualifié par la presse britannique de "roi hollywoodien de l'horreur, du kitch et du crime". On se demande comment ces deux-là n'ont pas collaboré plus tôt. D'ailleurs, Ryan Murphy dit lui-même dans une interview à Vogue qu'il admirait Bret Easton Ellis depuis longtemps : "J'ai toujours adoré, voire vénéré, le travail de Bret, raconte-t-il. Nous avons à peu près le même âge et j'ai grandi avec ses livres. Il s'intéresse aux mêmes choses que moi." On retrouve dans The Shards les thématiques qui obsèdent les deux co-créateurs de la série : le culte des apparences, la violence derrière le luxe, la sexualité cachée, et une jeunesse privilégiée, mais livrée à elle-même dans ces communautés fermées cultivant l'entre-soi. Hayes Warner et Igby Rigney dans "The Shards". (FX / DISNEY) 2 C'est une fidèle reconstitution du Los Angeles de 1981Alors qu'un tueur en série surnommé "le Chalutier" terrorise les beaux quartiers de Los Angeles, Bret voit arriver dans son lycée un nouvel élève au passé trouble dont il est persuadé qu'il cache quelque chose. C'est dans ce climat de paranoïa que Ryan Murphy reconstitue un Los Angeles de 1981 d'une remarquable précision. Cette plongée dans la Californie du début des années 1980 est une vraie réussite sur le plan esthétique, et ce n'est pas le moindre mérite de la série, tournée entièrement dans la ville d'aujourd'hui avec des décors reconstitués. La caméra suit un groupe d'adolescents chics qui se déplacent en Porsche ou en BMW décapotable entre leur lycée, un prestigieux établissement privé, et leurs propriétés dont les parents sont souvent absents, ou qui sont tellement grandes qu'ils ne les croisent pas. Propriétés bien évidemment toutes dotées de piscines gigantesques et de jacuzzis. Ce cercle social, où l'argent coule à flots, doit accueillir en son sein Robert Mallory, un adolescent nouvellement arrivé, sombre, mystérieux et totalement magnétique. Bret devient paranoïaque et obsessionnel par rapport à Robert, dont il veut absolument prouver la culpabilité, tant il est certain d'avoir affaire au meurtrier.On se souvient que ces années ont été marquées en Californie par les assassinats terrifiants de la secte de Charles Manson. Douze ans après ces crimes, leur ombre continue de planer sur Los Angeles, et la série s'inscrit dans l'atmosphère étouffante de cette période, rendant parfaitement bien la schizophrénie entre horreur et insouciance, voire déni de ces adolescents hors sol. Même si le récit de Bret Easton Ellis est fictionnel, il retranscrit avec justesse cette ambiance aussi fascinante que dérangeante, et la série de Ryan Murphy, grâce à une photographie très léchée, mélange également parfaitement le glamour et l'angoisse. Image de la série "The Shards". (FX / DISNEY) 3 Le casting est lui-même une mise en abyme de cette jeunesse doréeIls ne s'étaient jamais croisés avant le projet de série, et pourtant, leurs parents ont formé l'un des couples les plus célèbres de Hollywood au début des années 1990. Parmi les acteurs principaux, on retrouve Kaia Gerber, la fille de Cindy Crawford (qui joue Susan), et Homer Gere, le fils de Richard Gere (qui joue l'inquiétant Robert). Homer Gere raconte dans la presse américaine que leur première rencontre était "drôle", parce que "l'éléphant dans la pièce" était évidemment l'histoire de leurs parents. Kaia Gerber explique qu'ils sont ensuite très vite devenus amis et qu'Homer était "le meilleur partenaire de jeu" qu'elle pouvait espérer.L'équipe a auditionné pendant six mois des comédiens plutôt inconnus, car elle cherchait de nouveaux visages plutôt que des jeunes stars déjà identifiées comme telles. Ryan Murphy a fait le pari de faire jouer la jeunesse dorée de Hollywood par les enfants de cette même aristocratie hollywoodienne et il faut bien l'avouer : ce casting est une réussite. On y retrouve également Hayes Warner qui joue la blonde peroxydée Debbie. Cette jeune femme, une artiste pop qui a été désignée par le magazine People comme "artiste montante", a aussi composé quelques titres inédits de la bande-son et a déjà plusieurs millions d'écoutes à son actif sur les plateformes. Enfin, last but not least, celui qui joue Bret est un jeune acteur, Igby Rigney, qui parvient totalement à instiller au personnage principal un attelage de charme, d'assurance et de fragilité qui n'est pas pour rien dans la crédibilité de la série. La dimension troublante des personnages fonctionne donc très bien : le doute et le malaise alternent en permanence dans l'esprit du spectateur. Kaia Gerber et Homer Gere dans "The Shards". (FX / DISNEY) 4 La bande-son de la série est une réussite de bout en boutLa partition accompagne chaque bascule émotionnelle avec une précision d'orfèvre, changeant de seconde en seconde au gré des humeurs des personnages, et parvient à transmettre précisément leurs états d'âme. Un tour de force réalisé entre autres par Troye Sivan et son complice Leland, qui n'ont pas du tout cherché à imiter la musique des eighties, mais au contraire ont apporté une touche électro totalement 2026, faisant ainsi vaciller continuellement la série entre fantasme adolescent et cauchemar. La bande-son ne sert pas seulement à recréer les années 1980, mais rappelle en permanence que derrière les chemises Ralph Lauren et les Ray-Ban Wayfarer se cache parfois l'horreur. Car The Shards n'est pas seulement un exercice nostalgique : c'est surtout le récit contemporain d'un narrateur qui revisite son adolescence, il y a quarante ans, et la musique suit précisément cette trame.Les années 1980 sont bien évidemment représentées, avec des chansons comme Moving in Stereo de The Cars, sorti en 1978, ou encore Ultravox de Vienna sorti le 1er janvier 1981. Ces titres, écoutés à l'époque par les adolescents de Los Angeles, font eux aussi partie du décor. Ce mélange de new wave, pop rock, funk jazz et de musiques plus atmosphériques rythme les séquences : on passe avec les Cars du désir homosexuel hypnotique de Bret à la pulsation presque anachroniquement moderne de Planet Earth de Duran Duran sur des scènes extérieures électriques. Les morceaux This Town des Go-Go's, qui renvoie à Los Angeles, Golden Brown des Stranglers, associé à l'addiction, ou encore Bad Boys Get Spanked, titre sans équivoque des Pretenders, complètent le tableau. Mais plus largement, la musique de Troye Sivan et Leland crée continuellement un décalage entre ce que l'on voit à l'écran (des adolescents friqués au bord d'une piscine) et ce que l'on ressent (un profond malaise), réussissant à rendre inquiétante une scène qui ne l'est pas encore. On frissonne sur des basses, deux secondes après avoir retrouvé une certaine tranquillité sur Duran Duran… Et ce, jusqu'à la dernière seconde dans l'attente d'une résolution.5 Bret Easton Ellis met en scène sa propre légendeÀ première vue, difficile de faire plus autobiographique que The Shards... On suit un héros qui s'appelle Bret, qui a 17 ans, qui fréquente le même lycée privé de Los Angeles que Bret Easton Ellis, qui rêve de devenir écrivain et qui évolue dans le même milieu privilégié que celui dans lequel l'auteur a grandi. Et pourtant... Ellis ne présente pas The Shards comme le récit fidèle de sa jeunesse. Au contraire, il sème volontairement le doute. Le tueur surnommé "le Chalutier" est fictif, plusieurs personnages sont inventés et l'écrivain et co-créateur de la série s'amuse à brouiller sans cesse les pistes entre souvenirs, fantasmes et fiction. Une ambiguïté qui est au cœur de la série de Ryan Murphy et qui en fait son sel. Où s'arrêtent les souvenirs ? Où commence la fiction ? Où intervient le fantasme ? Impossible de le savoir...Au fil des épisodes, on finit par se poser une question lancinante qui dépasse notre envie de connaître l'identité du tueur, et ce n'est pas le moindre mérite de la série : Bret voit-il les choses telles qu'elles sont ou telles qu'il les imagine ? Sa fascination obsessionnelle pour Robert Mallory fournit un suspense psychologique qui dépasse celui d'un simple thriller. Nous finissons par nous méfier autant des apparences que du regard du narrateur lui-même, ce qui fait partie du malaise et participe à entretenir une certaine fascination pour l'histoire. Au fil des épisodes, on a ainsi de plus en plus l'impression d'assister à la naissance d'un écrivain en train de transformer sa vie en roman. Gore, comme il se doit. Affiche de l'adaptation du roman de Bret Easton Ellis, "The Shards". (FX / DISNEY) The Shards (9 épisodes de 45 min), série co-créée par Ryan Murphy et Bret Easton Ellis, avec Igby Rigney, Hayes Warner, Kaia Gerber, Graham Campbell, Homer Gere... À voir sur Disney+ à partir du 6 août 2026.
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