La semaine d'ouverture des Rencontres de la photographie d'Arles grouille d'artistes, de reporters, de commissaires d'exposition, de professionnels ou d'amateurs éclairés. Nulle part on ne croise autant de marcheurs venus du monde entier, sous le soleil caniculaire de la vieille ville, appareils photo en bandoulière. Jusqu'au 4 octobre, les 47 expositions du In et au moins autant du Off offrent un panorama d'images hétéroclite, vivace, noir et blanc et colorés, des grands noms comme des nouveaux venus. Il n'y a pas un mètre carré à Arles où une image ne s'impose. Voici un choix de dix expositions immanquables dans le In du festival.1 Martine Barrat, des gangs et des souriresAvec Martine Barrat, nous sommes à New York. Pas la ville des gratte-ciels et de ses quartiers d'affaires. Avec Martine Barrat, nous sommes dans les années 1970, dans Harlem et South Bronx. Des coins de violence et de misère. Des quartiers noirs... Son premier travail documentaire, c'est au sein des Romans Kings et Ghetto Brothers. Des gangs. Pas les plus simples à approcher. Mais Martine Barrat n'est pas du genre à "rendre spectacle" la vie de ces hommes et femmes. "ll en va de sa responsabilité de les photographier avec respect et dévouement", nous éclaire le catalogue de l'exposition. Elle vit avec eux. Ils dansent dans la rue, les gamins, il y a de la soul dans leurs corps. Plus loin sur la cimaise, la main du vieux joueur de dominos raconte dans ses plis sa longue et peut-être pénible vie. Et là, à gauche, Love, elle se maquille dans un rétroviseur. La photographie s'intitule Love avant d'aller danser au Rythm club, elle voulait être sûre que son maquillage soit bien mis. Nous sommes en 1996, à Harlem. On dirait un titre de blues.Dans les années 1980, quand elle vient à la Goutte d'Or, à Paris, pour un travail pour le journal Libération, ce sera la même démarche d'immersion. Quel que soit son terrain d'images, Martine Barrat ne change pas de regard sur l'autre, celui du respect, de l'humour et de la fraternité.Martine Barrat, "Soul of the City [L'âme de la ville]", à l'espace Van Gogh "Love avant d'aller danser au Rhythm Club, elle voulait être sûre que son maquillage soit bien mis", Harlem, 1996. (MARTINE BARRAT) 2 Ming Smith, la photo en blues majeurDaisy Desrosiers, commissaire de l'exposition Ming Smith dans la majestueuse église Sainte-Anne le dit, la photographe américaine née juste après-guerre travaille "sans jamais occulter sa position de femme noire américaine". Venant de Detroit, elle est la première photographe noire à entrer au MoMa, le célèbre musée d'art moderne de New York. Elle fut mannequin et la première ambassadrice noire de L'Oréal. Pourtant, elle demeure peu connue en France. Dans ses images, le trouble s'installe comme le flou du mouvement.

Elle déclare sur le site du MoMa : "L'image est toujours en mouvement, même si vous restez immobile." Il y a du groove dans ces images. Elle qui a côtoyé la scène jazz autant que les musées, dit pour définir ses œuvres : "Capter l'émotion, la manière dont la lumière frappe le sujet… Pour le dire simplement, mes œuvres sont comme le blues." Sun Ra, le génial musicien de jazz capté entre transe et improvisation, en est la preuve.Ming Smith, "Lueur nomade", à l'église Saint-Anne "Sun Ra Space II", 1978. (MING SMITH) 3 Paul Kodjo et ses romans photosPasser par le roman-photo pour raconter un pays. C'est ce que l'exposition de Paul Kodjo nous raconte. Il est ivoirien. Nous sommes dans les années 1970. Ses romances à l'eau de rose, ses intrigues à la novela brésilienne, ses jalousies énervées à gros traits mises en image racontent ce pays qui prend son essor après son indépendance. Kodjo, tel un cinéaste, met en scène sa société et dans les romans photos, les lecteurs, au-delà des scénarios kitsch, découvrent son pays qui se développe. Avec un sens du cadre comme un cinéaste, il nous montre son Abidjan. Un Abidjan du passé, dit Christoph Wiesner, le patron des Rencontres à franceinfo Culture : "Il y a un travail sur l'architecture et ce qu'on appelle le plateau à Abidjan. Ce sont des bâtiments qui promouvaient la modernisation du pays et donc, ces images sont vraiment à l'image d'une Côte d'Ivoire en développement. Sachant que ces lieux sont maintenant en partie abandonnés." Ne pas manquer la dernière salle où tel Malik Sidibé ou Seydou Keita au Mali, Paul Kodjo explore l'insouciance et le goût des fêtes jusqu'au bout des nuits d'Abidjan.Paul Kodjo, "Photoromance", à Croisière "Abidjan, années 1970", série Les Soirées dansantes. (PAUL KODJO) 4 Rebekka Deubner et la fragilité de la terreC'est une expérience au long cours bâtie sur une découverte de la violence. Rebekka Deubner est une jeune photographe allemande qui vit en France. Quand, en mars 2023, elle se rend à Sainte-Soline pour participer aux manifestations contre les mégabassines, la violence de la répression la surprend et l'afflige. Elle décide de se rendre dans le département d'avril 2023 à décembre 2025, au gré des mois, là où vivent des éleveurs, des militants écologistes, des maraîchers. Aussi là où ils travaillent. Aurélie de Lanlay, directrice adjointe des Rencontres, résume pour franceinfo Culture, le résultat de cette exploration au plus près de la terre : "La photographie de Rebekka est sobre, mais en même temps extrêmement puissante, extrêmement intense puisqu'elle rentre à la fois dans l'intime – on voit des photographies de paumes de main, abîmées par la terre – et on y retrouve des regards qui sont plongés dans des préoccupations actuelles jusqu'à simplement un brin d'herbe, c'est d'une délicatesse infinie". Le travail de la terre face à la brutalité, accepter la fragilité face à la brusquerie des pouvoirs, le travail de Rebekka Deubner laisse cette porte ouverte d'un monde possible à sauver.Rebekka Deubner, "La terre amoureuse (se dit de la terre qui colle aux bottes)", à Croisière "Mains de maraîcher et manifestant à Saint-Soline 2 lors des semis, 2023, série "La terre amoureuse (se dit de la terre qui colle aux bottes)", 2023-2026. (REBEKKA DEUBNER) 5 "Modèle animal" ou l'animal poseurIl y a des chats, des vrais, des faux, des câlins, des furieux, même un chat mort (le Souris de Sophie Calle). Il y a des chiens, des beaux, ceux de William Wegman, ses braques devenus des personnages de ses mises en scène. Des moches comme ces deux bouledogues anglais sur les marches d'une baraque de New York par Eliott Erwitt. C'est un véritable bestiaire de deux siècles de photographies. Car depuis que la photographie existe, les animaux ont posé. Animaux de compagnies, bêtes sauvages ou imaginaires. Ils rassurent ou inquiètent, le photographe les classe, les admire, les défend. Et l'homme et l'animal ont toujours dialogué comme cette hyène au Nigéria posant dans un presque enlacement sensuel."Modèle animal, 200 ans de photographie", à La Mécanique générale "à côté de la tour Luma) "Abdullahi Mohammed avec Mainasara", Lagos, Nigeria, 2007. (PIETER HUGO) 6 Les bactéries de Lara Tabet et Yasmine ChemaliC'est un cloître, il se nomme Saint-Trophime et, au dernier étage, les images de Lara Tabet et Yasmine Chemali forment un parcours de vitraux. Lara Tabet, lauréate du programme BMW Art Makers 2026 nous explique son travail en parfaite scientifique, elle est médecin biologiste et plasticienne. Une histoire d'eau récoltée dans les zones portuaires, les littoraux industrialisés, les estuaires pollués. Ces échantillons de bactéries et microbes incubent sur la gélatine du film photographique et apparaissent une cartographie rongée et attaquée par le poison.

Elle nous raconte : "On est tous en contact avec les eaux qui nous entourent. Comme si le film était notre propre peau, notre propre cœur. Ça fait référence aux épidermes, ces images-là, parce que le film lui-même est fait d'émulsions qui sont rongées." Ce ne sont donc pas des vitraux, ni des vues du ciel, c'est l'effet nauséabond de la pollution raconte par la science et la photo.Lara Tabet et Yasmine Chemali, "Le Corps vitré", au cloître Saint-Trophime "Le Corps vitré, Arenc (détail)", bactériographie, impression UV sur verre, 2026. (LARA TABET ET YASMINE CHEMALI) 7 Le Ghana ou rêver son indépendanceUn récit d'indépendance, celle du Ghana. Le 6 mars 1957, un siècle de domination anglaise se termine. Cette exposition décrypte comment une jeune nation va se bâtir une imagerie, une culture visuelle, loin des clichés coloniaux. Ce ne seront plus les colons qui feront le portrait de leur Afrique. Par ces images, le photographe américain Paul Strand, proche du Parti communiste et exilé par le fond de maccarthysme qui règne aux Etats-Unis, capte cette nouvelle Afrique. Dans son sillage, les photographes ghanéens documentent le progrès qui propulse leur pays au rang des nations africaines. Et du panafricanisme. C'est la vitalité, la force de l'émancipation qui se lit dans leurs images. Soixante-dix ans plus tard, Carlos Idun-Tawiah continue ce travail de mémoire. Il a trente ans et, comme un petit théâtre, il reconstitue les photos de son enfance. L'affiche de ces rencontres lui est consacrée.Ghana !, "Rêver l'indépendance 1957-1976, au palais de l'Archevéché Affiche des Rencontres de la photographie d'Arles avec une image de Carlos Idun-Tawiah. (CARLOS IDUN-TAWIAH) 8 Le Japon depuis leurs fenêtresIl faut s'enfoncer dans Arles vers le Rhône, pour retrouver un autre continent. Celui du Japon. Deux femmes, deux âges : 85 et 54 ans. Une star de la photographie japonaise, Rinko Kawauchi, et une amatrice confirmée qui a retrouvé ses négatifs sur le tard, Tokuko Ushioda. Elles arrivent de Kyotographie, ce qui serait les Rencontres de la photo à Kyoto."Regarder à travers le viseur de l'appareil photo, c'est un peu comme observer par une fenêtre", écrit Rinko Kawauchi. Avec tendresse, en silence presque, elle nous montre l'enfance de sa fille. Imprimées sur des drapeaux en tissu, qui bougent tels des mobiles, ses images flottent dans le courant d'air et il règne dans cette salle un recueillement bienvenu. La suite avec Tokuko Ushioda est bien plus quotidienne et ménagère. En mars 2019, elle vide son atelier qui fut aussi, dans sa jeunesse, l'appartement familial. Elle retrouve des clichés des années 1970, et c'est une série de réfrigérateurs. Son mari l'avait dénichée sur une base américaine et dans un appartement trop petit, il avait été surnommé par Tokuko "L'ours polaire". Montre-moi l'intérieur de ton frigo et je te dirai qui tu es. C'était devenu ainsi son sujet et par l'accumulation dans le temps de ce réfrigérateur ouvert, on découvre les années qui passent et un Japon qui se transforme. Aussi absurde que drôle, aussi explicatif que documentaire, Ice Box – puisque le projet se nomme ainsi – est une fraîcheur dans un Arles sous canicule.Rinko Kawauchi Tokuko Ushioda, "From Our Windows", à la galerie Vague "Ice box" à travers le temps de Tokuko Ushioda. (TOKUKO USHIODA) 9 Park Chan-wook, le cinéaste photographeRestons en Asie et dans le même quartier arlésien : la fondation Lee Ufan. Et, là aussi, son îlot de tranquillité. Il est coréen, fut président du jury de Cannes en 2026 et depuis Old Boy, il est une star du cinéma mondial. Park Chan-wook est aussi photographe mais, dit-il, pas de mise en scène, pas de décor, le cliché au cadrage tiré au cordeau pourtant rappelle son cinéma. Une onde d'inquiétude règne dans ses images, mais aussi une extrême douceur. Valérie Duponchelle connaît sa cinéphilie coréenne. C'est elle qui a découvert le travail photographique du réalisateur qui n'a jamais exposé en Europe et très peu en Corée. Elle a curaté cette exposition et voulait faire découvrir ce versant caché de Park Chan-wook.

Elle l'explique à franceinfo Culture : "Je voulais faire le portrait d'un homme que je sentais beaucoup plus sensible et plus peut-être plus doux, plus tendre même que ne laissent supposer ses films qui sont souvent terribles et qui finissent toujours par la mort au moins d'un personnage, si ce n'est de plusieurs, et qui sont sans pitié".

Elle rajoute : "Alors que ses photos montrent justement tout un imaginaire qui est beaucoup plus poétique." Des natures mortes, des nuques de femmes sensuellement capturées, des paysages sereins, il y a de la délicatesse chez le photographe qui aime tant au cinéma, faire frémir son spectateur.Park Chan-wook, "Par un matin calme", à la fondation Lee Ufan. "Mademoiselle Minhee Kim". (PARK CHAN-WOOK) 10 Ils sont de retour, les extraterrestresC'est l'exposition la plus réjouissante de l'année à Arles. Drôle, décalée, truquée ou rêvée, l'image du visiteur de l'espace passionne depuis longtemps. Steven Spielberg et son Disclosure Day, après son E.T. adorable et attachant, a ravivé la flamme autour de ceux qui sont dans les étoiles. Ou qui seraient dans les étoiles. Bien avant l'invention de la diabolique IA capable de tous les trucages, y croyant ou pas, les photographes depuis le XIXe siècle ont chassé la soucoupe volante. Bien avant les fake news, la photo d'ovnis est un jeu d'enfants. Entre les trucages grossiers à la Méliès et les laboratoires d'écoute des sons de l'espace, le visiteur sourit à la vue des Raël et autres envoyés spéciaux du ciel.Au centre de l'exposition Nous ne sommes pas seuls, nous retrouvons Sacha Goldberger et ses séries Extra no so terrestres et I Want to believe. Chez lui, pas de doute, tout est faux, cinématographique et hollywoodien. Des grands formats dignes de série B. Pour lui, nous dit-il en souriant, l'extraterrestre "est le monstre, il est l'autre, celui qui me fait peur, celui qui va nous attaquer".

Mais pas seulement : "On dirait un petit prince qui est tombé sur une planète, mais qui n'était pas la sienne."Dans ces images, l'extraterrestre est donc tour à tour ennemi et ami, agresseur ou réfugié. Plus sérieux, Sacha Goldberg explique aussi que "l'histoire des ovnis, ce sont les Etats-Unis attaqués dans leur centre, un pays autocentré ayant peur de la différence et de l'autre. Et donc, pour évoquer cette dernière, c'était plus facile pour moi de montrer un petit homme vert que de montrer un de nos concitoyens et sa xénophobie".Sacha Goldberger, "Nous ne sommes pas seuls", exposition collective à Croisière. "Home", 2020, série "I want to believe". (SACHA GOLDBERGER) Les Rencontres de la photographie d'Arles jusqu'au dimanche 4 octobre 2026