Il était venu à Saint-Denis diminué, avec un adducteur douloureux et un programme individuel réduit à deux courses. Il repart avec quatre médailles en quatre apparitions, dont deux titres européens individuels, un record de France et, surtout, la certitude d'avoir ouvert une nouvelle voie. En dominant, dimanche 16 août, le 400 m nage libre dès sa première apparition à ce niveau international, Léon Marchand a transformé son pari en évidence : le crawl n'est plus seulement une curiosité dans la palette du quadruple champion olympique. Il est devenu une nouvelle arme. Et peut-être le socle de la version 2.0 du nageur français, celle qui doit atteindre son sommet à Los Angeles en 2028.Le spectacle, d'abord, a été saisissant. Six jours après avoir signé, en ouverture du 4x200 m nage libre, un 1'43''76 qui avait déjà fait vaciller les certitudes, Léon Marchand a remis ça, encore plus fort, dimanche. Pour son premier 400 m nage libre de très haut niveau, il a avalé les spécialistes du demi-fond, pris les commandes dès le départ, et conservé suffisamment de ressources pour résister au retour de ses poursuivants.

Résultat : le titre européen, avec plus d'une seconde d'avance sur le Hongrois Oliver Papai, et surtout un nouveau record de France, effaçant des tablettes le 3'43''85 de Yannick Agnel, qui résistait depuis 2011. Comment trouver les mots pour qualifier les performances de Léon Marchand ? Titré la veille sur le 200 mètres papillon, le Français a encore étalé toute sa classe sur un format inédit pour lui. Mais il en faut plus pour l'impressionner. Encore seul au monde, le tricolore a triomphé sur le 400 m nage libre où il n'a fait qu'une bouchée de la concurrence. Une nouvelle prestation pour les manuels d'histoire. 5min Une performance d'autant plus impressionnante que Marchand ne savait pas vraiment à quoi s'attendre. ''À ce niveau-là, j'avais pas mal de pression, de doutes. Je ne savais pas comment m'y prendre et je fais une super course du début à la fin'', a-t-il raconté après son titre. Puis, fidèle à lui-même, il s'est immédiatement projeté vers la suite : ''Je pense que je peux partir un peu plus relâché la prochaine fois et faire un meilleur chrono.''Tout est là. Un record de France et un titre européen, mais déjà l'envie de corriger les détails. Les départs, la stratégie, les coulées, la gestion de l'effort. ''Il y a plein de choses que je peux améliorer'', souriait-il encore en zone mixte. Comme si ce 3'43''14 n'était pas une arrivée, mais une première étape.Deux ans pour apprendre à nager autrementCar le plus important n'est finalement pas ce record de France. C'est ce qu'il dit du chemin parcouru. ''Je pense que j'ai trouvé mon truc, en vérité. Je pense que le crawl, j'ai vraiment envie de continuer sur cette lancée'', a lâché Marchand quelques minutes après son exploit. Il n'y a donc plus vraiment de mystère. Le crawl, longtemps resté dans l'ombre de ses quatre nages et du papillon, est désormais un véritable projet. Et il ne date pas de cet été.''J’ai bien bossé ces deux dernières années sur ma technique, ma puissance, mes bras, la façon que je faisais mes battements. Donc c’est une récompense de ce que je fais depuis deux ans sur le crawl. Je vois que je suis dans la bonne direction.''Léon Marchand, champion d'Europe du 400 m nage libreà franceinfo: sportTout avait commencé après les Jeux de Paris, avec notamment un passage en Australie auprès de Dean Boxall, entraîneur reconnu pour son travail autour du crawl. Puis le chantier s'est poursuivi au Texas, au sein du groupe de Bob Bowman, l'ancien mentor de la légende Michael Phelps. Travail technique, développement du haut du corps, puissance des bras, adaptation des battements : Marchand a progressivement modifié son physique de nageur autant que sa nage.Même sa blessure à l'adducteur droit, contractée aux Championnats de France fin juin, n'a pas interrompu cette dynamique. Au contraire. Alors qu'il devait renoncer à une partie du programme qui avait fait sa gloire olympique, le crawl est devenu un point d'appui mental. ''C'était un peu la lumière pendant cette période. De me dire que je vais enfin pouvoir faire du crawl comme je le souhaite. Le crawl, je ne l'ai jamais fait sur de grosses compétitions. Ça me donne un vrai objectif'', avait-il expliqué avant les Europe en conférence de presse.Le DTN de la Fédération française de natation, Denis Auguin, n'est donc pas surpris de voir cette transformation produire déjà de tels résultats. Pour lui, la force de Marchand réside justement dans cette capacité à ''switcher'', à passer d'un registre à l'autre. ''Il a une palette d'une richesse incroyable, donc c'est compliqué de tout faire. Mais Léon est tellement exceptionnel qu'il n'y a rien de surprenant.''Le chrono fou du 200 m avait déjà donné l'alerteAvant même le 400 m, pourtant, le futur avait déjà frappé à la porte. Son 1'43''76 lancé en première position du 4x200 m nage libre a constitué le premier immense signal. Marchand a pulvérisé son record personnel, signé la meilleure performance mondiale de l'année et s'est installé au sixième rang des meilleurs performeurs de l'histoire sur la distance. À seulement six centièmes du mythique record de France de Yannick Agnel qui lui avait permis d'être champion olympique en 2012.

À lire aussi : Vidéo Le relais supersonique de Léon Marchand, qui a porté la France à la médaille d'argent sur le relais 4x200 m des championnats d'Europe Ce chrono venait de tout changer. Il ne s'agissait plus seulement de parler d'un champion des quatre nages qui ''essaye'' le crawl. Marchand venait de se rapprocher dangereusement des références historiques d'une nage dont il ne faisait pas encore sa spécialité.Le plus troublant, finalement, est que Marchand est lui-même le premier à mesurer l'ampleur de sa progression sans prétendre être arrivé au sommet. ''Je suis plus rapide sur le 200 m que ce que je pensais, nous a-t-il assuré. Sur le 400, c'est à peu près ce que je voulais faire donc on va dire que c'est bien parti !'' Il n'a pas raté son rendez-vous avec l'histoire. Attendu comme rarement sur la finale du 200 mètres papillon, Léon Marchand a répondu présent. En patron, le Français a fourni un effort monumental en fin d'épreuve pour s'adjuger l'or et la meilleure performance mondiale de l'année sur le format. Sur le podium, il devance le Hongrois Richard Marton et le Grec Apostolos Siskos. 5min Camille Lacourt, quintuple champion du monde entre 2011 et 2017, voit lui aussi une marge spectaculaire. ''Il doit partir plus relâché'', estime l'ancien champion du monde, qui l'a trouvé ''un peu crispé sur son premier 150 mètres''.

Avant d'aller plus loin : ''S'il veut vraiment devenir un spécialiste de ça face à Samuel Short [Australien], meilleur performeur mondial de la saison] ou Lukas Märtens [Allemand, recordman du monde], quand ça nage en moins de 3'40, il va falloir encore faire évoluer ça.'' Mais le plus frappant, à ses yeux, est ailleurs.''En fait, on se dit : a-t-il vraiment des limites ? C’est vraiment un cyborg envoyé d’une génération future pour faire évoluer la natation dans un monde qui n’a pas encore toutes ces mises à jour-là.''Camille Lacourt, huit fois médaillé aux championnats du mondeà franceinfo: sportCar Marchand n'a pas seulement battu des spécialistes : il a imposé sa propre manière de nager, en partant très vite et en contraignant les autres à revoir leur stratégie. ''Il a fait sauter un petit peu toute la finale, analyse Camille Lacourt. Chaque fois qu'il nage, les adversaires ont vraiment peur de lui et les courses tournent autour de lui.'' Où s'arrêtera-t-il ? De nouveau titré ce dimanche sur un format qu'il connaissait peu en compétition avec le 400 mètres nage libre, Léon Marchand n'en finit plus de surprendre. Polyvalent, le Français continue d'écrire peu à peu son histoire à seulement 24 ans. 6min Après avoir construit sa domination autour des quatre nages, grâce à ses qualités hors du commun en papillon et en brasse, le pensionnaire des Dauphins du TOEC semble plus que jamais vouloir élargir encore son champ d'action. Et pour la première fois, clairement, il a évoqué la suite olympique.''Est-ce que j'ai envie de ça pour Los Angeles ? Pourquoi pas ! Le 200 crawl, le 400 crawl, je vais voir comment ça évolue.''Léon Marchand, double champion d'Europe à Saint-Denis (400 m NL et 200 m papillon)en zone mixte, le 16 août 2026Rien n'est encore arrêté bien évidemment. Il doit d'abord soigner son adducteur, observer ce que deviendra son travail en brasse, et poursuivre son apprentissage du crawl, avec un premier rendez-vous déjà identifié et annoncé officiellement dimanche soir : les Mondiaux en petit bassin de Pékin, en décembre. Mais Los Angeles est désormais dans sa tête.Deux ans avant les Jeux de 2028, Saint-Denis ressemble donc moins à un aboutissement qu'à un laboratoire. Paris 2024 avait consacré Marchand comme le maître absolu du quatre nages, avec quatre titres olympiques individuels. Saint-Denis 2026 vient de montrer qu'il peut commencer à construire autre chose.Le rêve complètement fou de six sacres olympiquesMême Camille Lacourt peine à mesurer jusqu'où cette nouvelle palette peut conduire l'empereur des bassins. ''Pour moi, c'est complètement crédible'' d'évoquer un jour six médailles individuelles sur un même grand championnat, avance-t-il, après avoir rappelé que Michael Phelps en avait décroché huit à Pékin en 2008, le seul de l'histoire à avoir réalisé pareil exploit.''Envisager six médailles d'or individuelles, on est sur un truc irréel. Mais en fait, on ne sait pas ce qui se passe sur cette planète où Léon vit.''Camille Lacourt, consultant France Télévisionsà franceinfo: sportPeut-être est-ce précisément cela que le quadruple champion olympique est en train de faire : repousser encore les frontières de son propre territoire. Il était venu à Saint-Denis avec un programme bouleversé et une question autour de sa capacité à retrouver son niveau. Il en repart avec un titre sur une course qu'il connaissait à peine, un record de France sur un 200 m qui l'a propulsé parmi les meilleurs de l'histoire, et une envie désormais assumée de poursuivre sur cette voie.''Je pense que j'ai trouvé mon truc'', insiste-t-il. La version 2.0 n'est donc plus une promesse. Elle vient officiellement d'être lancée. Reste désormais à voir jusqu'où elle pourra emmener Léon Marchand lorsque viendra l'heure de Los Angeles.