L'appel lancé par le ministre de l'Intérieur estonien, Igor Taro, en faveur de la résiliation du bail de l'Eglise affiliée à Moscou concernant la cathédrale Alexandre-Nevski, a relancé le débat sur l'avenir de ce monument emblématique de la capitale [Tallinn]. Les propositions vont de son déménagement à sa démolition, en passant par sa transformation en musée ou même son intégration plus étroite à la culture estonienne. L'historien Lauri Vahtre (membre du parti conservateur de centre droit Isamaa) a proposé la semaine dernière sur les réseaux sociaux que la cathédrale Nevsky soit vendue, afin de faire disparaître l'église de Toompea [le centre historique de la capitale]. "On pourrait alors l'installer ailleurs, et tous ceux qui l'aiment tant pourraient venir le voir, y entrer et grimper dessus. Tallinn serait ainsi débarrassée d'un symbole arrogant de la russification", déclare Lauri Vahtre.

À lire aussi : Reportage "Pas un endroit où on pourrait rester en vie" : en Estonie, l'angoisse des habitants frontaliers de la Russie Le ministre de l'Intérieur, Igor Taro (du parti libéral Eesti 200), répond au message de Lauri Vahtre : "Vous [le parti Isamaa] êtes actuellement au pouvoir à Tallinn, mettez fin au bail avec l'Eglise de Moscou", écrit Igor Taro. Le ministre précise que le bâtiment appartient à la ville de Tallinn et qu'il a été cédé dans le cadre d'un bail à long terme. "Il n'y a pas lieu de nationaliser quoi que ce soit ; il suffit de résilier le contrat avant terme et de couper les vivres à l'organisation moscovite. Ce n'est pas une église paroissiale classique, mais un lieu très fréquenté par les touristes", poursuit-il. "A qui profite le fait de continuer à louer la cathédrale Nevsky à l'Eglise de Moscou, en tant que représentante officielle du criminel de guerre Kirill [le patriarche de l'Eglise orthodoxe russe, proche soutien de Vladimir Poutine] en Estonie ?", s'interroge le ministre.Un contrat de location a été conclu sous la pression de la RussieDepuis 2001, l'Eglise orthodoxe chrétienne d'Estonie (Ekõk, anciennement Mpeõk), rattachée au Patriarcat de Moscou, a conclu un accord avec la ville de Tallinn concernant l'utilisation de la cathédrale Alexandre-Nevski. Le bâtiment a été mis à la disposition de la paroisse à titre gracieux par décision du conseil municipal, mais la paroisse a dû prendre en charge la gestion et l'entretien de l'église et assurer le bâtiment pour un montant de 6,7 millions de couronnes. Au moment où cette décision a été prise, la coalition au pouvoir à Tallinn était composée du parti centre droit Isamaaliit, du Parti de la Réforme et des Modérés, ainsi que de responsables politiques russes [de l'importante communauté russophone en Estonie] et de leurs alliances électorales, Rahva Valik et Rahva Usaldus.Le maire de Tallinn était Jüri Mõis, membre de l'Isamaaliit. Le transfert des biens de l'Eglise orthodoxe à l'Eglise affiliée à Moscou s'est déroulé dans un climat de pressions russes et de confusion. Alors que l'Estonie se préparait à adhérer à l'Union européenne, les responsables politiques craignaient que les questions soulevées par la minorité russe et l'Eglise orthodoxe ne viennent entraver cette adhésion. Ces décisions ont également été influencées par la politique intérieure et les intérêts des entreprises. Certaines sources ont souligné l'opacité des rapports de force qui régnaient à Tallinn à l'époque, ainsi que les pressions exercées par des hommes d'affaires engagés dans le commerce avec la Russie, ce qui a pu influencer les décisions concernant les biens de l'Église. Au milieu des années 1990, la Russie a imposé des droits de douane doubles sur les marchandises estoniennes. Les décisions favorables à l'Église russe étaient souvent justifiées par l'espoir de convaincre Moscou d'abolir ces droits de douane doubles. Ces droits n'ont été supprimés qu'en 2004, lorsque l'Estonie a adhéré à l'Union européenne. Un autre aspect commercial concernait le droit accordé à l'Eglise orthodoxe russe d'organiser des exportations en franchise de droits de matières premières, dont l'Estonie a largement bénéficié en tant que pays de transit. L'Eglise orthodoxe chrétienne d'Estonie (Ekõk), anciennement l'Eglise orthodoxe estonienne du Patriarcat de Moscou (Mpeõk), loue plusieurs biens immobiliers à Tallinn. En 2024, la ville a résilié unilatéralement le bail du 64, rue Pikk, où se trouve la cathédrale. La subordination de Église orthodoxe chrétienne à Moscou a été une source majeure de polémique dans le débat public estonien. Fête de la Résurrection à l'église Alexandre-Nevski de Tallin (Estonie). (ANNA AURELIA MINEV / ERR) Fin juin, des modifications apportées à la loi sur les Eglises et les congrégations sont entrées en vigueur. Elles interdisent aux organisations religieuses estoniennes d'être placées sous l'autorité d'un chef spirituel étranger représentant une menace pour la sécurité de l'Estonie. Les organisations religieuses ont jusqu'au 28 décembre pour mettre leurs activités en conformité avec les nouvelles exigences. A défaut, le ministre de l'Intérieur pourra engager une procédure de dissolution forcée de l'organisation religieuse. À lire aussi En Estonie, le gouvernement donne six mois à l'Eglise orthodoxe pour choisir entre Dieu et le Kremlin Le maire adjoint de Tallinn, Tiit Terik (Parti du Centre), déclare vendredi que la ville a conclu un accord valide avec la congrégation et qu'il n'existe aucun fondement juridique permettant de le résilier. "Certaines clauses prévoient la possibilité de résilier le bail, mais à ce jour, aucune des deux parties n'a enfreint les termes de celui-ci. Si nous agissons en tant qu'Etat de droit et que nous respectons les accords, nous ne disposons actuellement d'aucun fondement juridique pour résilier le bail", déclare le maire adjoint de Tallinn, Tiit Terik. Tiit Terik, membre de l'exécutif municipal de la ville de Tallinn. (SIIM LOVI /ERR) "Je comprends bien sûr que la guerre d'agression menée par la Russie contre l'Ukraine confère à toute cette question une forte charge émotionnelle. Mais nous devons clairement fonder nos actions sur des bases juridiques", ajoute-t-il. Parallèlement, Tallinn a résilié unilatéralement un autre bail conclu avec l'Ekõk, affiliée à Moscou, portant sur des locaux de bureaux situés au 64, rue Pikk. Terik explique qu'il s'agit dans ce cas d'un contrat à durée indéterminée et que sa résiliation a donné lieu à un litige judiciaire toujours en cours. L'adjoint au maire souligne que tant que l'Etat estonien autorisera cette église à fonctionner, la ville n'aura ni la raison ni la possibilité de résilier le bail de la cathédrale Nevsky. Faut-il donner une nouvelle vocation à ce bâtiment ou le céder à une autre paroisse ? "Tout doit se faire en toute légitimité. Le caprice estival du ministre a pris une ampleur inattendue, mais il va de soi que nous devons examiner attentivement toutes les mesures de ce type.

La question est simplement la suivante : si une congrégation ne peut plus poursuivre ses activités dans ce lieu, qu'adviendra-t-il de cet édifice sacré ? C'est un édifice tout à fait particulier", déclare Terik."La démolition des églises devrait rester l'apanage de l'ère soviétique"Pour l'historien de l'architecture Oliver Orro, la démolition ou la vente de la cathédrale Nevsky n'est pas une décision judicieuse. "Il y a en effet des idées aussi étranges qui refont parfois surface. Ce bâtiment peut certes être considéré comme un symbole de la période de russification de la fin du XIXe siècle. Mais ce n'est pas tout. C'est un très beau bâtiment de style historiciste, riche en détails et raffiné, qui a toujours revêtu une grande importance pour la communauté orthodoxe estonienne", affirme Oliver Orro. Ce dernier exprime l'espoir que les projets de démolition des églises restent confinés à l'époque soviétique. Même sous Staline, la démolition avait été envisagée, mais l'église était restée debout. Le déménagement de l'église coûterait cher. "Ce n'est pas un bâtiment en rondins ou à ossature bois que l'on peut facilement démonter. C'est un édifice massif en pierre. Si l'on commençait à le démonter pièce par pièce, cela entraînerait d'énormes pertes matérielles, et il ne resterait plus rien des magnifiques mosaïques et peintures qui se trouvent à l'intérieur, lesquelles constituent une part importante de la valeur du bâtiment. De plus, cela coûterait une fortune. Qui paierait pour cela ?", s'interroge Oliver Orro. Oliver Orro, historien estonien. (ERR) L'entrepreneur estonien Tiit Pruuli propose quant à lui sur les réseaux sociaux de transformer l'église en musée. "Qu'il s'agisse d'un musée consacré à la russification ou d'un musée consacré à la religion, la question pourrait faire l'objet d'un débat. Personnellement, je pense qu'un lieu neutre et informatif sur les questions religieuses serait utile. Il existe de nombreux bons exemples à travers le monde", écrit Tiit Pruuli. Oliver Orro fait remarquer que de nombreuses églises ont été transformées en musées à l'époque soviétique. Certaines églises ont également été converties en salles de concert ou ont reçu d'autres affectations."Il faut se demander qui assurerait le fonctionnement d'un tel musée, car un musée est une institution qui n'est jamais entièrement autonome", poursuit l'historien. Il fait remarquer que l'église dispose de vastes salles au sous-sol, qui abritaient autrefois une bibliothèque à l'époque soviétique. "En principe, il serait tout à fait envisageable d'aménager dans le sous-sol de l'église un musée retraçant l'histoire du bâtiment, la période de russification en Estonie et l'histoire de l'orthodoxie dans ce pays."L'illustration des fractures autour de la religion en EstonieLa cathédrale Nevsky pourrait-elle accueillir les offices religieux organisés à l'occasion de la fête de l'indépendance de l'Estonie ?

L'Estonie compte deux Eglises orthodoxes : l'Eglise orthodoxe apostolique estonienne et l'Eglise chrétienne orthodoxe estonienne. Pour Oliver Orro, selon les règles établies au sein du monde orthodoxe, la coexistence de deux Eglises orthodoxes distinctes dans un même pays était une situation erronée et contre nature."Peut-être que si l'Eglise orthodoxe de Moscou rejoignait l'Eglise orthodoxe relevant du patriarcat de Constantinople en tant que diocèse indépendant et ne dépendait plus de Moscou, la situation pourrait s'améliorer", avance Oliver Orro. Il demande si le bâtiment doit nécessairement être utilisé par l'Eglise orthodoxe de Moscou s'il continue à servir d'église orthodoxe. Orro propose également de renforcer les liens entre l'Eglise et l'Estonie. "À titre d'idée un peu provocatrice, on pourrait suggérer de prendre progressivement les choses en main, par le biais d'un musée, de concerts de musique orthodoxe. Un débat a eu lieu sur le rôle que devraient jouer la religion et les cérémonies religieuses dans les événements d'Etat au sein d'une Estonie d'aujourd'hui, marquée par l'indifférence religieuse", explique Oliver Orro. Il demande pourquoi les offices de la fête de l'Indépendance ou d'autres cérémonies doivent se dérouler exclusivement à la cathédrale Sainte-Marie (Toomkirik) de Tallinn. La cathédrale Alexandre Nevski à Tallinn. (ERR) "Organisons-les parfois à la cathédrale Alexandre-Nevski, avec une liturgie orthodoxe." Pour Oliver Orro, cela permettrait une meilleure intégration des habitants d'origine slave. "A première vue, cette idée peut paraître étrange et inacceptable, mais on peut se demander si, pour les Estoniens d'aujourd'hui, une cérémonie dans une église luthérienne revêt nécessairement un caractère plus national qu'une liturgie orthodoxe célébrée en estonien." L'historien de l'architecture fait aussi remarquer que les idées quant à l'utilisation de la surface du bâtiment changeaient de temps à autre. Il affirme que l'emplacement du bâtiment sur la colline de Toompea est provocateur. "A l'époque de la russification, elle a été délibérément installée devant le bâtiment du gouverneur, qui servait également de résidence au représentant du pouvoir russe en Estonie, et placée-là exprès pour rivaliser avec la Toomkirik, symbole du luthéranisme allemand", conclut l'historien.Un article écrit par Valner Väino (ERR), initialement publié le 28 juillet 2026 à 09h10. Traduit et édité pour franceinfo par Alice Kouri.