Ce texte correspond à une partie de la retranscription de l'interview ci-dessus. Cliquez sur la vidéo pour la regarder dans son intégralité.
Nathalie Layani : Les ministres européens de la Défense se réunissent aujourd'hui par visioconférence. Une réunion en urgence après l'afflux massif de migrants marocains dans l'enclave espagnole nord-africaine de Ceuta. La plupart d'entre eux sont retournés au Maroc, mais le soufflé n'est visiblement toujours pas retombé en Europe. Est-ce que l'Union Européenne a raison de tirer la sonnette d'alarme ?
Mehdi Alioua : C'est une question un peu difficile pour moi qui suis sociologue, et sociologue marocain, mais peut-être un point de vue, plus qu'une analyse : il me semble que pour un Marocain, Schengen est un très beau modèle. On aimerait bien avoir au Maroc et dans notre région un modèle de liberté de circulation comme Schengen. Donc, on trouve un peu dommage, en tout cas moi, je trouve un peu dommage, d'hystériser comme ça les débats, alors qu'en réalité, il s'agit d'une relation d'abord bilatérale Maroc-Espagne et pas vraiment de population migrante. À la limite, peut-être une partie d'entre eux espérait rejoindre une partie importante, qu'on ne sait pas quantifier, les rives européennes depuis cette enclave sur le territoire marocain, mais beaucoup sont passés parce qu'à un moment donné, l'Espagne a ouvert les barrières terrestres pour empêcher que le drame humain soit pire que ce qu'il est déjà. Et donc, ce sont des gens qui étaient à côté d'une plus grande station balnéaire marocaine, les estivants sont rentrés aussi, c'est ce qui a fait bien sûr gonfler le chiffre. Je pense qu'il faut revenir un peu à la raison et peut-être qu'il y a d'autres enjeux que seulement ceux de la traversée par des milliers de Marocains, - et peut-être d'autres nationalités -, qui se jouent en Europe. Je pense qu'il y a un autre agenda derrière.
Anthony Bellanger : Pour avoir consulté quelques personnes que je connais à Ceuta, la thèse qui remporte l'adhésion, c'est celle d'une espèce d'immense rave party pour jeunes Marocains, puisqu'ils avaient tous à peu près entre 15 et 25 ans […]. Ce que je veux dire par là, c'est qu'il y avait un côté effet d'aubaine. Quand on regarde, puisque vous êtes sociologue, la carte de ceux qui se sont rendus sur place, ce sont de jeunes hommes entre 15 et 25 ans, qui ont pensé effectivement passer un week-end en Espagne. Qu'est-ce que vous pensez de cette analyse de quelques personnes que j'ai pu contacter sur place ?
Mehdi Alioua : Elle est assez juste, mais ce n'est pas le point de départ. Le point de départ, ce sont tout de même des gens qui espèrent passer en Europe, parce qu'au Maroc, il y a une crise sociale qui ne dit pas son nom et qui est difficile à débattre dans le pays. Nous avons beaucoup de jeunes qui sont laissés-pour-compte du modèle de développement mis en place pour le Maroc qui, effectivement, on peut le voir, a réussi pour une partie de la population, mais qui a laissé une majorité un petit peu sur le côté. Et donc, on a des jeunes assez désespérés et qui se sont organisés pour passer. Et ce sont eux qui ont déclenché les choses, comme ça se passe chaque été. Sauf que là, le nombre était beaucoup plus important. Et puis, il y a la majorité, il me semble, mais pour le vérifier il faut être sur place, qui eux sont sur les plages de Fnideq, M'diq, etc. Une station balnéaire dont la population triple, voire quadruple, à cette saison-là. C'est plus d'un million de personnes sur ces plages, il suffit qu'ils marchent quelques kilomètres ou centaines de mètres, s'ils sont à Fnideq, et ils rentrent si la frontière est ouverte. Donc, il y a les deux éléments en même temps, c'est ce qui a donné ce chiffre un peu fou. Mais, à l'origine, c'est tout de même un problème de frontière et un problème de désespoir d'une partie de la jeunesse marocaine qui espère se rendre en Europe.C'est exactement ce que je racontais, c'est qu'effectivement vous avez dans cette région du Rif, et d'une manière générale une jeunesse marocaine désœuvrée, qui ne bénéficie pas de ce que le Maroc essaie de mettre en place, c'est-à-dire, une économie plus industrielle, mieux connectée avec le monde. Autrement dit, ils voient passer le TGV et n'ont pas l'argent pour prendre le billet. Mais ce que j'essaye de comprendre aussi, c'est que ces jeunes qui sont passés, je rappelle quand même qu'il y a une centaine de victimes, ça a un peu échappé aux autorités marocaines, non ? Ça a totalement échappé aux autorités marocaines et espagnoles. La dernière fois que ça s'était passé en 2021, il y a 10 000 personnes qui s'étaient présentées. Et à l'époque, ça avait été plus ou moins instrumentalisé par le Maroc et par l'Espagne. Là, clairement, ça a totalement échappé au calcul des uns et des autres ?En tout cas, ça a totalement échappé aux services de sécurité marocains, ça c'est sûr. C'est très difficile à prévoir à cette saison, parce qu'il y a énormément de mouvements de population. Entre Tanger-City, qui est beaucoup plus à l'ouest, le port de Tanger Med, qui est collé à Ceuta de l'autre côté d'une montagne qui s'appelle la "montagne de Moïse", il y a plus de 2 millions de personnes qui ont transité en 15 jours dans le fret. Puis il y a tous les estivants, et en plus il y avait la fête du trône, qui est un moment très important dans l'histoire de la nation marocaine, qui fête l'anniversaire de l'intronisation du roi Mohammed VI, et qui se faisait précisément là. C'est-à-dire qu'il y avait une cérémonie à M'diq, qui est une ville à 10 km, puis à Tétouan, qui est un peu la préfecture de la région, à 40 km. Donc, les services de sécurité étaient organisés pour autre chose, pour la sécurité du cortège royal, pour un ensemble d'autres choses. Puis c'est un jour de congé, aussi, la fête du trône, donc, il y a une rotation des forces de sécurité.Et puis, de toute façon, c'est aussi une situation très particulière d'avoir une enclave : c'est la seule frontière d'un pays membre de l'Union européenne encastrée en Afrique. Donc, on a aussi une problématique géopolitique qu'il faudrait penser à régler autrement qu'en parlant de crise migratoire. Il y a, si ce n'est une crise, en tout cas, une tension permanente autour de ces deux enclaves, car il y en a une autre plus à l'est, pas loin de la frontière algérienne, qui s'appelle Melilla. Ce sont un peu des survivances anachroniques de la colonisation européenne en Afrique, qu'il faudrait peut-être gérer autrement. Pourquoi pas une cogestion sous le modèle d'Andorre entre la France et l'Espagne, avec une présidence tournante ? Ce sont des villes autonomes et ces différentiels de richesse, entre cette ville autonome d'un côté, et de l'autre côté une partie de la jeunesse marocaine dans le désarroi, ne peut entraîner que ce genre d'envahissement, comme un peu un envahissement de terrain.Cliquez sur la vidéo pour regarder l'entretien en intégralité.
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