"En France, six femmes sur dix vont expérimenter au moins une fois dans leur vie une grossesse peu ou non planifiée", explique le docteur Alan Charissou, travaillant depuis plus de dix ans sur la question du contrôle de la fertilité et la planification des grossesses. La solution, selon lui, pour lutter contre ce "problème de santé publique", réside dans le développement du panel d'offres contraceptives. Une équipe de chercheurs lillois travaille justement depuis quatre ans sur un nouveau dispositif de stérilet masculin. À vrai dire, des recherches sur un nouveau système de contraceptif pour hommes sont en cours depuis les années 70. Or, aucun de ces produits n'est encore commercialisé. Un effet d'annonce qui déçoit souvent.
À lire aussi Contraception masculine : quatre questions sur la pilule YCT529, dont les essais sur les humains sont "encourageants" Très engagé pour l'innovation en pratique contraceptive, Alan Charissou est aussi le coanimateur d'un groupe de travail dédié à la contraception masculine au Collège de la Médecine générale ainsi que fondateur et conseiller bénévole pour la coopérative Entrelac, qui accompagne les chercheurs pour l'innovation en matière de contraception masculine depuis 2022. "Ce sont les femmes et les enfants qui payent le plus ce manque de solutions. Il faut améliorer l'offre contraceptive en France et rééquilibrer la charge", soutient-il depuis des années. En attendant qu'un dispositif certifié ne voie le jour, l'expert explique pourquoi il est si difficile d'arriver à l'étape de commercialisation.
Franceinfo : Quelles sont les réglementations et certifications à obtenir pour qu'un produit de contraception masculine soit autorisé à la vente sur le marché, plus spécifiquement sur le marché européen ?
Alan Charissou : Le droit européen est très clair sur le sujet. Pour un dispositif médical à visée contraceptive, il faut faire une demande de certification européenne, en plusieurs étapes. Premièrement, la production du dispositif doit correspondre aux normes internationales. Le fabricant paye des juristes, des ingénieurs, des conseillers, pour monter son guide de fabrication, puis paye un organisme de certification, entité indépendante mandatée par les institutions européennes, pour vérifier les données.Les essais cliniques peuvent ensuite commencer. Ils permettent d'abord de tester la sécurité sur un petit effectif de 30 à 40 personnes, pour s'étendre à de plus grands échantillons s'il n'y a pas de grosse alerte afin d'évaluer l'efficacité. En France, l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) doit valider le protocole et les résultats pour que soit attribuée la certification européenne (CE). Spécifique à la contraception masculine, c'est aussi nécessaire d'avoir plus de preuves solides nous permettant de confirmer qu'un usager aura les mêmes chances d'avoir des enfants lorsqu'il décide d'arrêter, qu'un homme du même âge n'y ayant jamais eu recours.Une fois le marquage CE obtenu via l'Organisme notifié, le dispositif peut être commercialisé en Europe. En France, la Haute Autorité de Santé (HAS) peut intervenir à la demande du fabricant, pour évaluer l'intérêt du dispositif en vue de son remboursement par l'Assurance Maladie.Pour quelles raisons la plupart de ces innovations (stérilet masculin, contraception thermique par remontée testiculaire, contraception hormonale masculine, pilule contraceptive non hormonale) ont du mal à passer la phase de recherche ?Si la contraception masculine ne se développe pas, c'est qu'il n'y a pas d'intérêt économique à ce que ça se fasse. Le marché de la contraception global est dominé par la contraception hormonale chez la femme qui représente une part colossale [19,44 milliards de dollars en 2025]. Même s'il y a une crise de la pilule, avec de plus en plus de personnes qui veulent éviter les hormones, aucun industriel, ni en France ni à l'étranger, ne considère que ça vaut le coup d'investir, au vu des bénéfices qu'ils se font déjà avec la contraception féminine. Et monter ce genre de projet coûte plusieurs centaines de milliers d'euros. Rien qu'un premier essai clinique, par exemple pour l'anneau en silicone qui permettrait de remonter et réchauffer les testicules, peut coûter jusqu'à 500 000 euros, et jusqu'à 3 millions pour une étude d'efficacité. La deuxième raison est sur le plan politique. Personne ne s'est mobilisé pour la contraception masculine alors que ça serait tout à fait possible en France."Il y a une absence de volonté politique pour financer des travaux de recherche spécifiquement sur le sujet. Peut-être que les hommes d'un certain âge sont surreprésentés dans ces institutions-là, et ne la considèrent pas comme prioritaire."Alan Charissouà franceinfoD'un autre côté, c'est un sujet qui n'intéresse pas, ou très peu, les universitaires de l'urologie et de l'andrologie. En fait, ce ne sont pas des sujets qui ouvrent les meilleures opportunités de carrière, contrairement au développement de la robotique en chirurgie, ou le traitement du cancer de la prostate par exemple. Avant 2001, on apprenait aux étudiants que la vasectomie était considérée comme une mutilation. Aujourd'hui, ces étudiants gèrent nos services d'urologie et on comprend pourquoi le sujet de la contraception masculine n'a pas pris une grande place dans leurs travaux de recherches.Toutes ces raisons font que les acteurs de l'innovation censés pousser pour permettre un développement ne le font pas, contrairement aux associations militantes beaucoup plus actives. Pour développer la contraception masculine en dehors des circuits habituels, Entrelac a vu le jour. C'est une société coopérative pour l'innovation en pratique contraceptive, dans laquelle collaborent des usagers, des experts, des médecins, des sociologues mais aussi des chercheurs qui travaillent sur différents prototypes, comme Android Switch, Spermapose, Cobalt, 37°… J'y suis conseiller médical bénévole.Pensez-vous que le stérilet masculin Steom, en cours de développement par une équipe médicale du CHU de Lille, a plus de chances d'aboutir que les autres ?Il m'est impossible d'avoir un avis pour l'instant. On ne sait pas de quoi est composé le dispositif, comment il fonctionne, où il s'insère, comment il se retire… Aussi, je veux éviter tout contentieux qui pourrait compromettre une éventuelle collaboration entre l'équipe de recherche et Entrelac. Puisqu'ils en sont au stade de prototype et que ça n'a pas encore été testé sur des humains, les contraintes liées à la certification européenne nécessiteront au moins 8 à 10 années de développement supplémentaires.En tout cas, ils utilisent une terminologie attirante et une approche marketing différente. Après tout, c'est très compliqué d'avoir de l'argent pour faire de la recherche en contraception masculine. C'est tout à fait légitime qu'en termes de stratégie ils fassent preuve d'un marketing intelligent, si ça leur permet de faire parler du projet et d'obtenir des fonds. Sauf qu'aujourd'hui, ça reste un effet d'annonce et c'est encore impossible de présager du potentiel de leur idée.On ne parle de Steom que depuis quelques mois. D'autres pistes, comme la contraction thermique par remontée testiculaire, sont à des stades de développement plus avancés. Ce qu'il manque, ce sont des données sur le côté réversibilité. Si les essais cliniques prévus pour 2027 sont concluants, le produit sera disponible avant. Un autre projet plutôt bien avancé, c'est la contraception hormonale masculine. S'il n'y a pas de mauvaises surprises, le gel NES/T développé aux Etats-Unis pourrait être commercialisé dans les années à venir. On parle aussi d'une pilule non hormonale pour les hommes, toujours aux Etats-Unis, qui bloquerait les récepteurs de la vitamine A au niveau des testicules. Le temps que le stérilet se développe, on peut raisonnablement espérer que d'autres stratégies arrivent sur le marché français dans moins de dix ans.
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